Vie de Mathématicienne : Julie Antic

verneuilQue font les mathématiciens ? Julie Antic s’exprime sur le sujet à travers une interview que nous lui avons proposée.

  • D’où vient votre passion pour les mathématiques ? Et pourquoi avez-vous décidé d’étudier les mathématiques ?
    Depuis l’école primaire, j’ai toujours préféré les mathématiques aux autres matières. Elles m’ont toujours semblé plus simples par leur caractère manichéen, si rassurant : c’est juste ou c’est faux, pas de nuances subjectives, difficiles à appréhender…
    Ma réelle passion pour les mathématiques s’est construite au fur et à mesure, mais principalement à partir du lycée, quand on commence à découvrir toute l’étendue des connaissances mathématiques, et à deviner leur pouvoir.
  • Est-ce que vous pouvez nous parler de votre parcours scolaire/universitaire ?
    J’ai passé un bac scientifique avec la spécialité mathématiques en 2001. Ensuite, je suis entrée dans une école d’ingénieur avec prépa intégrée : l’INSA (Institut National des Sciences Appliquées) à Toulouse. J’étais rassurée par ce cursus moins périlleux que les prépas classiques. De plus, il me permettait de repousser à plus tard le choix entre une carrière dans les mathématiques (c’était ma matière préférée, mais j’avais du mal à imaginer les métiers possibles) et la biologie (je n’étais pas fan de la chimie mais j’étais très attirée par les métiers autour de l’agriculture, de l’agronomie, de l’environnement). À l’issue des deux années de prépa, j’étais fermement décidée à poursuivre dans les mathématiques. J’ai donc choisi la filière mathématiques et modélisation, puis la spécialité statistiques.
  • Avez-vous eu envie de poursuivre vos études universitaires par une thèse ? Est-ce que vous vouliez continuer votre carrière dans l’université ?
    Après avoir obtenu mon diplôme d’ingénieur, j’ai poursuivi mes études par une thèse CIFRE (conventions industrielles de formation par la recherche). Pour être honnête, cette thèse était avant tout motivée par une envie de profiter un peu plus longtemps de la vie d’étudiante… A priori, j’étais plus attirée par l’industrie que par une carrière universitaire. Mais cette thèse était le moyen idéal pour se décider puisqu’elle m’a fait découvrir la recherche universitaire, l’enseignement et l’industrie.
    Finalement, j’ai beaucoup apprécié l’enseignement et l’industrie, et j’ai réalisé que la recherche me convenait moins bien : elle offre plus de liberté et d’autonomie, mais elle favorise moins le travail en équipe et n’apporte pas la stimulation créée par des objectifs et des échéances fermes.
  • Comment êtes-vous entrée dans le monde industriel ?
    Je suis entrée dans le monde industriel très progressivement via la thèse CIFRE. Elle m’a permis de travailler pendant trois ans en partenariat avec l’industrie pharmaceutique, et de passer 6 mois au sein de leur équipe dans leurs bureaux.
    Après ma thèse, j’avais envie de travailler dans l’industrie. Le plus naturel aurait été de poursuivre dans l’industrie pharmaceutique, mais je n’ai pas réussi à trouver de poste à Toulouse (ville à laquelle je suis très attachée). J’ai donc élargi mes recherches et finalement été recrutée dans l’industrie spatiale. Mon supérieur était intéressé par mes compétences en mathématiques et mon goût pour l’industrie et les applications, même si je ne connaissais rien au spatial ! La polyvalence des mathématiques est une grande force.
  • Pourquoi avez-vous choisi cette carrière ?
    Je n’ai pas vraiment choisi ma carrière car j’avais beaucoup de mal à imaginer la carrière d’un mathématicien dans l’industrie. Je me suis laissée porter par mes goûts et les opportunités proposées au fur et à mesure de mes études. Cependant, j’ai toujours veillé à ce qu’il y ait de réels débouchés professionnels à la sortie. Concernant les mathématiques, j’ai été vite rassurée : les industries aérospatiales (pour le calcul numérique) et la finance (pour les statistiques) sont aujourd’hui de très gros recruteurs de mathématiciens. J’ai découvert ensuite qu’il existe aussi des opportunités dans beaucoup d’autres filières.
  • Que faites-vous actuellement (plus en détail) ?
    Je développe des logiciels qui aident à la conception des antennes satellites. Les antennes satellites sont souvent méconnues, mais elles sont omniprésentes dans notre vie de tous les jours. Elles permettent :

    • de recevoir la télévision grâce à une parabole
    • de se localiser n’importe où sur Terre (avec le système GPS et très bientôt Galiléo)
    • de prendre des « photos » de la Terre (pour google maps par exemple) ou de l’espace,
    • de faire des mesures très utiles pour la météo et l’étude de notre environnement (hauteur des vagues, surface de forêts, de banquises…)… etc.

    Plus précisément, mon travail consiste à implémenter dans des logiciels une modélisation des antennes la plus proche possible de la réalité. Ces logiciels sont ensuite utilisés pour optimiser la conception des antennes, prédire leurs performances… Plus les modèles mathématiques arrivent à reproduire de manière fiable la réalité, plus ils permettront d’économiser la fabrication de prototypes, la réalisation de campagnes de mesures très coûteuses, et de trouver rapidement l’antenne la plus adaptée au besoin du client. L’enjeu est donc de proposer des modèles de plus en plus complexes, mais avec des temps de calcul raisonnables !

  • Est-ce que vous êtes satisfaite de votre choix ?
    Je suis très satisfaite de mon choix de carrière. Mon poste d’ingénieur me permet de faire des mathématiques et de voir très concrètement à quoi elles servent : la mise en service d’un satellite est un aboutissement très concret !
    En plus de ce travail d’ingénieur, j’ai la chance d’enseigner quelques heures par an à des élèves ingénieurs. Cette tâche de transmission est pour moi très gratifiante.
  • Quelle est l’importance des mathématiques dans votre métier ?
    Les mathématiques jouent un rôle très important pour trouver/améliorer une modélisation, ou proposer de nouveaux algorithmes (pour réduire les temps de calcul ou améliorer leur convergence). Je les utilise aussi souvent pour des calculs « simples » très divers : géométrie, dérivation, intégration… Malheureusement, je n’ai pas la chance de faire des mathématiques tous les jours ! Le quotidien comporte aussi une part d’informatique et d’administratif.
  • Pouvez-vous décrire un projet dans lequel les mathématiques ont joué un rôle important ?
    C’est ma thèse qui a le plus fait appel aux mathématiques. Elle était appliquée à la pharmacocinétique : l’étude de l’élimination des médicaments par notre organisme (sous quelle forme, à quelle vitesse…). La pharmacocinétique est essentielle pour trouver le meilleur dosage (c’est-à-dire celui qui permettra de maximiser les effets du médicament tout en limitant ses effets secondaires). Les variables pharmacocinétiques sont généralement similaires chez tous les individus. Les principaux modèles mathématiques supposent donc que ces variables suivent une distribution « normale », c’est-à-dire que les valeurs les plus proches de la moyenne sont les plus probables. Cependant pour certaines molécules, on observe des différences dans la population des patients, qui sont difficiles à expliquer. Dans ce cas, l’hypothèse de normalité des variables n’est pas valable. Ma thèse visait donc à proposer des méthodes de modélisation qui ne reposent pas sur cette hypothèse. Elle a nécessité beaucoup d’études bibliographiques, l’implémentation de nombreux algorithmes, et des recherches principalement en optimisation.
  • Est-ce que vous êtes satisfaite de « l’application » de votre connaissance des mathématiques ?
    Les applications sont le moteur principal de ma motivation. Je trouve très stimulant de travailler dans des équipes pluridisciplinaires, pour plusieurs raisons. Premièrement, je retrouve les caractéristiques de l’enseignement : plaisir de l’échange, nécessité de synthèse et de pédagogie, extraction des caractéristiques essentielles des modèles (domaine d’application, hypothèses principales) sans se perdre dans les détails complexes des algorithmes. De plus, j’apprends énormément car il est indispensable de très bien comprendre l’application visée pour proposer un modèle pertinent. Ces échanges avec des personnes, généralement passionnées, sont extrêmement enrichissants.
  • Changeriez-vous quelque chose dans votre vie comme mathématicienne ? Quels sont vos projets pour l’avenir ?
    Mon travail est globalement très intéressant, cependant il comporte une part de tâches répétitives ou peu intéressantes. Par exemple, je dois parfois implémenter des logiciels, certes utiles, mais très peu exigeants intellectuellement. Dans l’idéal, j’aimerais toujours avoir l’occasion d’apprendre et de progresser.
    Pour l’avenir, j’ai l’impression que je vais devoir choisir entre une spécialisation en mathématiques/modélisation (quitte à élargir le domaine d’application) ou dans les antennes satellites (en mettant un peu de côté les mathématiques). Je n’ai pas encore pris de décision. Comme à mon habitude, je pense qu’elle dépendra essentiellement des opportunités qui se présenteront. Dans tous les cas, j’apprécie beaucoup la grande diversité des possibilités offertes quand on a un profil « maths appli ».
  • Selon vous, quelles sont les raisons qui font des mathématiques le sujet le plus difficile et pas toujours aimé parmi les autres sujets scolaires ?
    Pour moi, le problème est que les mathématiques sont aujourd’hui plus utilisées comme moyen de sélection des élèves que pour leur utilité dans la vie courante et professionnelle. Il me semble que cela met beaucoup de pression sur cette matière, et potentiellement de dégoût. Les programmes scolaires en mathématiques me semblent plutôt exigeants (par rapport aux autres pays) et peu orientés vers les applications concrètes. Ne devrait-on pas apprendre très tôt comment calculer les intérêts d’un prêt ? À interpréter des données statistiques, largement utilisées comme arguments par les médias, les politiques ?
  • Que conseilleriez-vous aux mathématiciens qui veulent entrer dans le domaine industriel ?
    Je les encouragerais ! Les mathématiques offrent des carrières intéressantes. Aujourd’hui, il n’existe pas de métier-type du « mathématicien dans l’industrie ». C’est un peu déroutant car on n’entre pas dans un cadre de poste bien connu et identifié (j’ai souvent du mal à expliquer que je ne suis ni informaticienne, ni ingénieur antenne). Mais cela offre une grande liberté. On peut adapter notre poste à nos aptitudes et à nos goûts : plus orienté vers les mathématiques, l’informatique, les applications…

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Theme Tweaker by Unreal